AUX ORIGINES DU MOUVEMENT DE LIBÉRATION DE LA FEMME ARABE

 

       I.     L'Expédition de Napoléon en Égypte en 1798

                  L'Expédition de Napoléon Bonaparte avait constitué une occasion à travers laquelle les deux civilisations européenne et arabe vont entrer en contact direct. Ce contact fut vécu les Arabes comme une source de traumatisme et de déséquilibre.  Car l'arrivée des Français va amena les Arabes à prendre conscience, d'une manière concrète et douloureuse, d'au moins deux réalités :

          a )  la faiblesse et la déficience de l'empire Ottoman

         b)  le retard civilisationnel  ( الفجوة الحضارية) que connaissait le monde arabo-musulman par rapport au monde européen.

    En examinant la manière dont un historien égyptien de cette époque avait rendu compte de certains aspects des moeurs et des manières des Européens, et surtout les Françaises, on peut facilement comprendre le sens du retard civilisationnel dans lequel vivaient les Égyptiens de l'époque par rapport à l'Europe. 

        En effet, dans son livre intitulé  'Ajâ'ib al-'âtâr,  l'historien al-Jabartî ( m.1825 ) trouve étrange que les Français balayent les rues, mettent des lampes dans les entrées des maisons pour les éclairer. Mais l'étonnement d'al-Jabartî fut encore plus grand quand il observa la manière dont la femme française se comporte avec une liberté quasiment sans limite, abordant les hommes et se laissant abordée par eux, se promenant seule dans les rues, fréquentant les cafés et les lieux publics, etc.

        Même si ce premier contact n'eut pas une influence profonde sur le monde arabo-musukman, en raison du grand décalage qu'il y avait entre les deux civilisations, il aura au moins déclenché chez les Arabes un processus de réflexion sur les causes de leur retard et leur faiblesse et sur la nécessité d'agir pour introduire des réformes sur tous les plans.

         C'est ainsi que tout au long du XIXe  siècle, les Arabes vont fournir un effort croissant en vue de mettre en oeuvre des réformes et combler leur retard ( سد الفجوة الحضارية ).

         Il faut noter que c'est surtout en Égypte que toutes les tentatives de réforme vont se concentrer au début.

               Parmi les tentatives de réduction du retard civilisationnel, signalons :

  1)  pendant les années 1820, l'envoi de groupes d'étudiants en France;

  2) l'introduction de l'imprimerie et de la presse.

             C'est des rangs de ces groupes d'étudiants envoyés en France que sortiront les premiers intellectuels arabes modernes qui oeuvreront en vue de promouvoir et diffuser les idées occidentales en Égypte et dans le reste du monde arabo-musulman.

            Parmi ces intellectuels, il faut citer en premier lieu Rifâ'a al-Tahtâwi ( m. 1874 ) .

Rifâ'a al-Tahtâwî   رفاعة الطهطاوي

                Tahtâwi est sans doute le premier intellectuel arabe à prendre conscience de l'importance de l'éducation de la femme.

             Ainsi, dès son retour en Égypte, après un séjour en France qui a duré cinq ans ( 1826-1831 ), il écrit un livre sur l'éducation portant le titre : المرشد الأمين لتربية البنات والبنين = Le guide fidèle pour l'éducation des filles et de garçons .

         Dans ce livre, Tahtâwi mène une réflexion à la fois sur les méthodes pédagogiques à introduire dans l'éducation en Égypte et sur la nécessité d'impliquer et d'intégrer la femme dans la vie socio-économique de la société en lui permettant de bénéficier de l'éducation moderne.

               Ainsi grâce à Tahtâwi, l'idée de la libération de la femme va devenir un sujet de réflexion et de débat.  La plupart des intellectuels arabes que l'on appelle les réformateurs ( دعاة الإصلاح ), liés au mouvement de renaissance arabe ( حركة النهضة ) participeront à ce débat  :

 1)  Mohammed Abdoh   محمد عبده

Mohammed Abdoh ( 1849-1905)  est considéré, avec Jamal al-Din al-Afghani, comme étant le plus grand réformateur initiateur du mouvement de renaissance arabe. Son objectif fut d'amener la société arabo-musulmane à entrer dans une période de Lumière التنوير, à l'intar de ce qui s'est passé en Europe. Pour  Abduh, la défense des droits de la femme et l'éducation de celle-ci constituent des priorités pour la réalisation des réformes de la société arabe.

    D'autres personnalités politiques et intellectuelles jouèrent un rôle très important dans ce mouvement de libération de la femme. Parmi ces personnalités, citons rapidement :

    - Saad Zaghloul سعد زغلول , un homme politique et chef du parti national égyptien ( حزب الأمة ) qui a soutenu et encouragé les intellectuels écrivant sur le sujet de l'émancipation de la femme.

    - Lotfi al-Sayyid, qui l'on appelait le maître de la génération (أستاذ الجيل)  avait écrit des articles dans lesquels il diffusa l'idée de l'éducation de la femme.

    Il faut aussi souligner le rôle joué, dans les années 1880, par les Salons de discussion ( صالون -نادي) , comme celui la princesse Nazlî au sein duquel se retrouvaient les intellectuels et les responsables politiques pour discuter et diffuser les idées nouvelles. Ces Salons avaient un caractère réformiste et maçonnique.

D'autres intellectuels vont faire leur apparition sur la scène des débats, comme Georgy Zaydân (جرجي زيدان) et Salâma Moussa.

    Le premier livre consacré à la  question de la femme arabe fut publié en Egypte en 1894 sous le titre La femme en Orient  المرأة في المشرق . Son auteur est un avocat copte qui s'appelle Marqis Fahmi. Qautre idée sont posée et défendues dans ce livre :

     1) le refus du voile  رفض الحجاب ;

     2) la mixité  الاختلاط بين الجنسين ;

      3) interdiction de la polygamie منع تعدد الزوجات ;

     4) règlementation du divorce (تقييد الطلاق  ) .

       

     Mais l'événement, le fait le plus marquant sur la scène du mouvement de libération de la femme arabe sera constitué par l'apparition d'un intellectuel qui va consacrer entièrement sa vie intellectuelle à cette question. Il s'agit de Qâssim Amîn.

                                          

                                            Qâssim Amîn قاسم أمين     

                                     (1863 - 1908 )

 

          Qâssim Amîn est né en 1863 dans une famille égyptienne moyenne. Après avoir achevé ses  études secondaires en Egypte, il part à Montpellier en France pour poursuivre des études de droit. Il y est resté de 1881 à 1885. Son séjour en France lui a permis de découvrir la culture et la pensée française. A son retour en Egypte, il travailla comme juge.

     Qâssim Amîn fut un élève de Mohammed Abdoh avec lequel il avait séjourné et milité en France entre 1881 et 1885.

    Dès son retour en Egypte, il publie son premier livre sur le sujet en 1899 sous le titre de La libération de la femme

تحرير المرأة , avec le soutien de Mohammed Abdoh , de Saad Zaghloul et de Lotfî al-Sayyid.  En 1900, Qâssim Amîn publia un second livre :  la Femme nouvelle المرأة الجديدة.

   Dans ses écrits sur la femme et la nécessité de la libération de la femme, Qâssim Amîn part d'une idée principale selon laquelle : il ne pourrait y avoir de réforme et de progrès dans la société égyptienne et arabe sans libération de la femme. Pour Amîn, il existe un rapport d'interdépendance et de corrélation entre le changement de la situation de la femme et le changement et le changement possible de la société dans sa totalité.

    Dans son analyse de la situation de la femme égyptienne de son époque, il fait remarquer que la femme égyptienne, du fait qu'elle est privée à la fois de la liberté et de l'éducation, vit dans un monde à part, en totale rupture avec la réalité de la vie socio-politique. Selon lui, les causes de cette rupture, qui fait de la femme un véritable handicapé social et plolitique, sont les suivantes :

    la femme est privée de tout c dont l'homme jouit : le plaisir est réservé à l'homme et la peine pour la femme ; l'homme vit dans la liberté et elle dans l'esclavage ; l'homme acquiert et détient le savoir, la femme reste dans l'ignorance ; l'hommepeut prétendre à l'intelligence, la femme est proie à la sottise ; l'homme commande et ordonne, la femme ne peut qu'obéir et endurer. ( اختصت بالجهل واستعملها الرجل متاعا للذة. له الحرية ولها الرق. له العلم ولها الجهل. له العقل ولها البله. له الأمر والنهي ولها الطاعة والصبر .)

  C'est ce rapport de dissymétrie qui enferme la femme dans un monde archaïque et anachronique, dans la mesure où la femme est ainsi condamnée à ne rien connaître la vie sociale réelle et concrète. Elle ignore tout sur la vie économique, sur les relations commerciales, sur les lois et les règles régissant le fonctionnement de la société laquelle pourtant elle vit :  

  «جاهلة بكل أحوال الدنيا ولا تدري شيئاً من المعاملات والتجارة، ولا من أنظمة وقوانين البلاد التي تسكنها فضلاً عن الإلمام بأي شيء من أحوال البلاد الأخرى، وهي مع رفيقاتها من النساء، عالم مستقل بذاته لا يجمعه بعالم الرجال فكر أو عمل، وأمة داخل الأمة لها أخلاقها وعوائدها ومعتقداتها، وفي الحقيقة أنهن آثار عتيقة لأجيال مضت وبقايا أزمنة بعيدة. وقد كنّا نحن على حالتهنّ الحاضرة منذ ثلاثمائة سنة وأكثر، ثم تقدمنا وارتقينا وهنّ باقيات على ما كنا عليه في تلك الأوقات»

D'autre part, la société persiste à refuser à la femme la qualité et la dignité de l'être humain : la femme vit dans un climat d'oppression et de domination tel que même ses enfants, surtout les garçons, ne montrent aucun signe de respect à son égard ; au contraire, ils ont tendance à la mépriser et à l'ignorer:

«فمن الأسف أني شاهدت بنفسي مرات عديدة صبية يختلف سنهم بين 10 و 12 سنة، وسمعتهم يتكلمون عن والداتهم بما يقرب من الاحتقار والازدراء ويسخرون بما تقوله لهم وما تفعله معهم، فإذا كان الصبي قبل أن يبلغ رشده يرى نفسه وله الحق ـ أرقى من والدته، فليت شعري ما يكون مع هذا حال الأم؟».

   Ainsi, selon Qâssim Amîn, la situation d'infériorité de la femme dans la société est générale et généralisée.

        Dans une deuxième étape de son enquête, Qâssim Amîn se pose la question de savoir si l'Islam a quelque responsabilité dans la création et le maintien de cette situation de la femme dans la société arabe.

  La réponse fournie par Amîn est très claire :    l'Islam n'est aucunement responsable de cette situation. Selon lui, l'explication réside fondamentalement dans la survivance et la persistance dans les pas conquis par l'Islam de traditions et coutumes favorisant des pratiques oppressives à l'égard de la femme. La perpétuation de ces coutumes et moeurs héritées des nations conquises fut favorisée par la succession dans les pays de l'Islam de régimes politiques despotiques qui avaient utilisé l'ignorance et l'esclavage comme moyen de gouvernement.

   Pour défendre sa position, Amîn commence d'abord par citer quelques propos du prophète valorisant la place de la femme dans la société :

  " الجنّة تحت أقدام الأمهات"   ( le paradis se trouve sous les pieds des mères"